La Liberté

Chapitre 14 - Dernier acte

Les histoires avancent, lentement mais sûrement, et bientôt arrivera le temps de mettre un point final aux derniers des chapitres…

Les paumes ouvertes, les deux mains d’un géant émergèrent des tréfonds d’une eau ténébreuse, avant de se saisir d’une divinité qu’elles plongèrent pour toujours et à jamais dans les geôles de l’oubli. © Etsy.com
Les paumes ouvertes, les deux mains d’un géant émergèrent des tréfonds d’une eau ténébreuse, avant de se saisir d’une divinité qu’elles plongèrent pour toujours et à jamais dans les geôles de l’oubli. © Etsy.com

Kimy Dieu

Publié le 29.11.2023

Temps de lecture estimé : 6 minutes

Article en ligne – Nouvelle » Jamais la Capitale n’avait connu un tel vacarme, un tel désordre. La foule avait investi rues et boulevards, faisant vibrer les murs de sa rage et de sa colère. Elle avançait, comme une marée que la faim tiraillait, envahissant les places et inondant les avenues. Bruyante, celle-ci l’était sûrement, car les hurlements et les cris qui faisaient battre son cœur chantaient à l’unisson les notes d’un renouveau imminent. Peut-être pour son plus grand malheur, cette étrange symphonie parvint aux oreilles d’une certaine personne, d’un certain dieu qui n’aurait pas cru possible le soulèvement de petites fourmis. Du clocher sur lequel celui-ci était perché, il voyait se dessiner aux quatre coins de la cité les espoirs naissants qu’il avait voulu réduire au silence. Si le peuple, rebelle qu’il était, comptait bien submerger son roi, alors autant que ce dernier leur réserve le plus chaleureux des accueils.

Ils avaient marché, foulé le sol jusqu’à en laisser des marques écarlates, seules traces de leur départ, seules traces de leur arrivée. Guidés par la volonté d’un seul homme, ils avaient dévoré des kilomètres tantôt sous les baisers du froid, tantôt sous les morsures du soleil, mais toujours poussés par un vent qui leur faisait relever le menton, mettre un pied devant l’autre, et voir se former dans un horizon, qu’ils effleureraient du bout des doigts, les contours d’une ville, d’une vie menée par les absurdités de leur existence. Partis de la région de Delta, leur insignifiant groupe de nomades s’était élargi au fil du voyage ; chacun voyant en les paroles d’Orion les reflets d’une ère nouvelle, débarrassée du regard des cieux. Instigateur de leur rébellion, maître chanteur de leur âme, le jeune homme avait su conquérir les esprits en entretenant dans leur cœur la flamme qui les animait, et qui leur donnait la vulgarité d’affronter le plus petit comme le plus grand des dieux. Ainsi, les voilà qu’ils se trouvaient sur la Place des Anges, comme une meute prête à sauter sur une proie qui les narguait d’un regard noir.

- Alors, qui donc aura l’honneur de venir me passer le couteau sous la gorge ? déclara Lucius une note d’amusement dans la voix. Peut-être toi qui brandis ta fourche impatiente d’embrocher ma tête, ou bien toi, avec ta torche prête à m’incendier dans un feu de joie. Allons, ne soyez pas timides et réjouissez-vous ! Après tout, n’est-ce pas ce que vous désiriez, vous débarrassez de moi ?

Dans l’écho de ses mots, la Place des Anges se flouta, se brouilla comme les ondulations à la surface d’une eau tourmentée par la secousse d’une pierre. Plus de clocher, plus de fontaines, plus de foule, plus de plaintes, seulement l’étendue infinie d’un océan dans lequel tremblotaient les fragiles reflets de montagnes dont les sommets frisaient l’inconnu. Seul, Orion se détachait de ce décor où l’espace ne rejoignait pas le temps.

- Et voilà que nous nous retrouvons, résonna une voix dans l’immensité d’un paysage irréel. Après tout le mal que tu t’es donné pour essayer de me défaire, je me devais de t’offrir un peu de résistance, non ?

- Qu’est-ce qu’une résistance si tu préfères t’adonner à un simple cache-cache, répliqua Orion.

- Oh ! Mais qui donc à parler de se cacher ?

Il n’eut pas le temps de parer le coup qui l’avait mordu dans le dos. A genoux, Orion sentait sa plaie suinter d’un sang chaud, perlant lentement dans les tréfonds d’une eau aux fonds oubliés. C’est alors qu’une main agrippa ses cheveux, le fit se retourner d’une force à lui briser la nuque, et enfin, lui fit voir les contours d’une image qui finirent de l’achever.

- Mon pauvre ! Il s’appelait Daxe, je ne me trompe pas. Un chouette type, dommage que son humour ne m’ait pas plu, déclara Lucius d’un sourire qu’il avait volé au frère d’Orion. Vous, les hommes, demeurerez à jamais une étrange curiosité pour moi. Vous jouez les forts pour ne pas paraître faibles, vous vous pavanez dès qu’une occasion se présente pour enorgueillir votre petite personne, et vous vous emportez à la moindre frustration. Finalement, si l’on retire votre masque, votre existence entière ne se résume qu’à une jolie mascarade, alors dis-moi, qui donc de nous deux se plaît vraiment à jouer à cache-cache ?

A cette question, Lucius ne reçut que les gémissements étouffés et les soupirs fragiles d’un homme qui repoussait de sa volonté la faux qui planait au-dessus de sa tête.

- Regarde-toi ! Agonisant à mes pieds sans même avoir pu lever le petit doigt contre moi. Heureusement pour toi, je suis d’humeur magnanime, alors permets-moi de consoler ta peine avec l’honorable présent que je te fais. Ce lieu, je l’ai créé tout spécialement pour ta venue. Une intarissable étendue d’eau où se reflètent les souvenirs d’une existence trop vite vécue. Tu erreras, éternellement, glissant peu à peu des mémoires du monde, jusqu’à en toucher le fond. Enfin, marcher ne t’a jamais posé de problèmes, n’est-ce pas Orion-le-Vagabond ? ria Lucius.

Le silence résonna comme les paroles de ce dernier, se répercutant dans un lointain endormi. Au bord du précipice de la conscience, il sembla à Orion entendre les chuchotements d’un dieu saisi par une surprise qui étouffait ses cris. Entrouvrant avec peine ses yeux encore englués par le souffle de la mort, sa dernière vision fut celle d’un tableau à la toile inespérée. Les paumes ouvertes, les deux mains d’un géant émergèrent des tréfonds d’une eau ténébreuse, avant de se saisir d’une divinité qu’elles plongèrent pour toujours et à jamais dans les geôles de l’oubli. « Alors, on est quitte, mon cher Titan », pensa Orion en sombrant dans les bras du sommeil.

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